Les ONG française Ressources humaines sans Frontières (RHSF) et américaine International Initiative to End Child Labor (IIECL) ont conduit en novembre 2015 une étude de terrain pour examiner, et améliorer, les conditions de travail et de vie dans les plantations de caféiers et de bananiers du Panama.

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Cette étude était réalisée pour l’organisation non gouvernementale américaine Partners of the Americas dans le cadre d’un financement du gouvernement américain.

Elle portait sur l’identification des risques de travail forcé et de travail des enfants chez les travailleurs migrants internes chargés de la cueillette, pour proposer des solutions préventives adoptables par l’ensemble des exploitations.
RHSF, de par sa vocation première, avait pour mission de disséquer les opérations de management (responsabilités de chacun, paie, responsabilité sociale…) pour évaluer ces risques dans la gouvernance de l’entreprise.
IIECL, pour sa part, devait établir un inventaire des tâches nécessitées par la culture des caféiers et des bananiers, de la pépinière au conditionnement du café. Il s’agissait de cartographier les risques physiques (transport des charges, manipulation des produits chimiques, outils utilisés…) afin, dans un premier temps, d'en éloigner les enfants.
Une telle classification permet aussi d’identifier les tâches ne présentant pas de risque pour les jeunes, afin de les intégrer dans un projet éducatif autour de ces cultures, avec l'enseignement des mathématiques, des sciences, de l'environnement ou de l'impact du changement climatique.
Elle aide enfin à déterminer les métiers d'avenir, en association avec les entreprises donneurs d'ordre.

Cette mission est l’occasion pour RHSF et IIECL de faire découvrir leur travail sur le terrain, ses richesses comme ses difficultés ou ses pièges, au contact du management des entreprises, des employés sur leur lieu de travail (les bureaux comme les champs), des ONG locales, des syndicats, des ministères…
Une tâche ardue où chaque information doit être contrôlée, croisée, où de nombreux éléments sont cachés aux observateurs, par omission volontaire ou par oubli, où chaque situation peut être vue, interprétée, différemment par les témoins eux-mêmes.

Ce reportage a été réalisé sur place, au plus près du travail des équipes de RHSF et IIECL, qui ont couché plusieurs jours dans l’enceinte d’une plantation de café. Elles avaient donc toute liberté pour circuler, rencontrer par elles-mêmes les personnels, et observer les conditions de vie et de travail.

(Les noms des personnes interrogées ont été changés pour préserver leur anonymat, et celui des plantations visitées)

 La cueillette commence à peine, dans les montagnes escarpées de la province panaméenne de Chiriqui, proche de la frontière du Costa Rica. Les caféiers, taillés à hauteur d’homme, couvrent la plupart des flancs de ces anciens volcans éteints dont le Baru, le plus élevé d’Amérique centrale avec 3.475 m d’altitude. 

Une route tortueuse mène en plaine de la capitale de la province, David, à la petite ville de Volcan, qui s’étire sans grâce face au Baru. Puis commence l’ascension vers Boquete et Rio Sereno, proches de la zone des plantations. Les palmiers laissent peu à peu la place aux chênes ou à l’acajou amer, la route à une piste où seuls les 4X4 peuvent se frayer un chemin, cahotant entre ornières et nids-de-poule.
Vers 700 m d’altitude, apparaissent les premiers plants de caféiers, étagés sur les pentes. Chaque arbuste, aux feuilles lustrées, porte des milliers de baies de la taille de petites cerises, d’où elles tirent leur nom, les « cerises » de café.

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Panama : une production de café faible mais de qualité

Le Panama a la production de café la plus faible d’Amérique centrale. Selon les statistiques de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), les plantations de café y couvrent 22.400 ha pour une production variant entre 402 tonnes (1961) et 1 422 tonnes (1985). En 2014, elle a été d’à peine 510 tonnes.
Mais la région de Boquete s’enorgueillit d’avoir été considérée plusieurs années comme produisant le meilleur café du monde. Les domaines de Volcan, Candela, Bambito, situés sur des terres volcaniques riches, jouissent d’un microclimat idéal pour la culture du café : des températures moyennes s’élevant de 20° à 30° Celsius, des précipitations 9 mois par an qui en font un des endroits les plus humides du pays avec un total annuel de 2,5 m à 5 m, une altitude aux alentours de 1 000 m...
S’y produisent plusieurs variétés de cafés, avec quelque 80 % du type Arabica et 20 % de Robusta, présentant des notes de jasmin, de caramel... Plusieurs d’entre elles permettent d’affiner le goût, comme le Typica, le San Ramon, le Catuai… et le célèbre Geisha (Arabica), surnommé le « Champagne » du café. Originaire de l’Ethiopie, ce dernier apporte des saveurs rappelant la mandarine, mais aussi la bergamote, la mûre, la mangue, la cannelle…
Les soins à apporter aux caféiers tout au long de l’année ne nécessitent pas beaucoup de personnel. Mais la récolte, qui s’étale d’octobre à avril, oblige à faire appel à une très nombreuse main-d’œuvre temporaire, un phénomène qui « fait généralement le lit du travail forcé et du travail des enfants », fait remarquer la directrice de RHSF, Martine Combemale.

« Seules les baies rouges, les mûres, doivent être cueillies pour assurer la qualité du café pour le consommateur », explique Miguel, responsable de la cueillette sur une propriété de la région de Chiriqui. « Les vertes, les plus nombreuses en ce début de saison, seront ramassées au fur et à mesure de leur mûrissement, ce qui signifie qu’il faut faire plusieurs passages sur un seul arbuste ».
A cette occasion, une armée de cueilleurs aux mains agiles afflue dans cette zone où se côtoient les plus grands producteurs de café panaméen comme Duran, Café de Eleta, ou Café Balboa.
Sur la plantation de Miguel, qui totalise 175 hectares de caféiers dans les secteurs Piedra de Candela, Río Sereno et Renacimiento, le personnel passe en quelques semaines « d’une quarantaine d’employés à plus de 700 », précise-t-il.
Le personnel temporaire chargé de la cueillette, un travail qui ne nécessite aucune qualification, provient des tribus d’Amérindiens Ngöbe et Buglé vivant dans la réserve (comarca) Ngöbe-Buglé voisine de la province de Chiriqui.
Une véritable migration annuelle vers les plantations de café, qui concerne des familles entières.
Répartis dans plusieurs campements sur la propriété, ils se lancent six jours par semaine, dès six heures du matin et pour plus de huit heures d'affilée, à l’assaut des pentes escarpées de la montagne pour récolter les précieuses « cerises » dont les fèves finiront dans les tasses des consommateurs aux quatre coins du monde.

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Risques de travail forcé et de travail des enfants

« Les migrants du secteur agricole, même s’ils viennent de leur plein gré, sans passer par des agences d’intérim, se trouvent très facilement en situation de travail forcé, ou dans des conditions de travail abusives », remarque Martine Combemale. En effet, « ils vivent isolés sur la plantation, ils ne disposent pas d’intermédiaires (syndicats…) pour les défendre face aux propriétaires, ils peuvent être soumis à des contraintes excessives et être renvoyés du jour au lendemain… ».

Par ailleurs, « ils viennent souvent avec leurs familles. Et les enfants ne disposant pas, la plupart du temps, d’écoles proches, ils accompagnent les parents dans les champs et travaillent à leurs côtés sans être enregistrés comme travailleurs. Officiellement, ils n’existent pas », ajoute-t-elle.
« Travailler dans une plantation de café est par ailleurs dangereux pour les enfants », souligne pour sa part Diane Mull, directrice d’IIECL. En effet, ils peuvent être amenés à porter des charges trop lourdes pour leur âge, à utiliser des outils pouvant les blesser (bêches, machettes…), et surtout à se trouver en contact avec les pesticides répandus sur les plants de café ». D’où l’importance de cartographier les tâches accomplies par les employés de l’exploitation pour réserver les moins nocives aux plus jeunes travailleurs.

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